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Polygone étoilé
1 rue Massabo
13002 Marseille
polygone.etoile@wanadoo.fr
09 67 50 58 23

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Textes Ciné Pantomime
Notes de tournage de Gaëlle Vu

"(...) Nous avions accroché un groupe de jeunes dans la rue, l'un d'eux, Billal, était impressionnant, Tellement musclé qu'il ne tremblait pas en tenant la caméra à bout de bras, et se servait de son corps comme d'un pied de caméra, aucun tremblement même genoux pliés. Il avait beaucoup aimé filmer.

Marie et moi, nous l'avons retrouvé après une première rencontre. Mais il était tard dans l'après-midi, il préférait nous donner rendez-vous pour le lendemain matin encore. Il nous a expliqué qu'il vivait dans la rue, qu'il n'avait pas de travail, que la vie était dure pour lui. Il nous a parlé comme on se confie à des amies, il était toujours surprenant. Le lendemain, nous avions quand même peur qu'il ne soit pas là, et il n'y était pas. Nous avons décidé de lui faire confiance et de ne pas bouger du lieu de rendez-vous. Nous l'avons attrapé au passage, il avait oublié, mais on était des amis. Alors il a réfléchi deux secondes et puis : "Venez avec moi, je vais chercher des copains."
Il nous a emmenées dans Belsunce et à son coup de sifflet, on ne savait comment, un jeune homme le rejoignait à qui il disait quelques mots en arabe, ainsi ils ont été quatre… Nous n'en menions pas large, inquiètes de comment faire faire un film à quatre jeunes hommes à la fois, sans les connaître du tout, ressentant leur énergie.
Marie me dit : "ne t'inquiète pas, tu montreras la caméra à deux d'entre eux pendant que je parlerais aux autres, et puis ensuite tu montreras le Nagra". J'avais peur de faire une erreur de manipulation en préparant le matériel en plein air tout en expliquant. Comme de mal charger la pellicule ou la bande son. Mais devant son sang froid, je me dis qu'il fallait que je prenne mon temps, que je m'installe de façon confortable, même si tout cela était précipité pour moi. Au jardin de la Porte d'Aix.
Installés sur l'herbe, charger la caméra, mettre en route le Nagra, faire les branchements du son, vérifier la lumière avec la cellule, faire tous les essais possibles sans rien oublier, tout en expliquant… Avec ces quatre jeunes hommes chargés d'énergie impatiente autour de nous, qui me posaient des questions sur nous et pourquoi nous faisions ça. Marie avait le don d'être calme et souriante, heureusement, et leur expliquait de son côté. Et me souvenir de l'expérience précédente avec Ahmed, leur expliquer longuement que le son ne serait pas celui de l'image, ce qui était très difficile pour eux aussi. L'image et le rapport à la lumière, ils le connaissaient étonnamment. Mais le son, ils n'avaient aucune familiarité avec.

Et puis quand il m'a semblé qu'ils étaient prêts, nous les avons quitté en leur indiquant où nous rejoindre pour ramener le matériel de tournage.
Quand ils ont fini, ils sont venu, l'un deux m'a dit : "Madame, je suis culturiste, j'étais dans l'équipe nationale d'Algérie, ce que je vous ai donné là, je ne l'aurai donné à personne. Même Canal Plus m'a proposé beaucoup d'argent pour faire une émission, mais je n'ai pas voulu. Je suis venu en France pour y continuer le culturisme parce qu'en Algérie ça devenait impossible, il faut faire un régime très strict et je ne trouvais plus de quoi me nourrir comme il le fallait, alors mon entraîneur m'a dit de venir ici. Mais ici on ne veut pas de moi dans les clubs, parce que je n'ai pas de papier français. Je vous ai donné ça parce que vous êtes venu nous voir avec confiance en nous demandant de vous donner un film, et sans proposer d'argent. ".

N'ayant pas assité au tournage, je ne savais pas ce qu'il nous avait donné, nous devions le découvrir ensemble, le jour où la pellicule reviendrait du laboratoire. Nous leur avons demandé de venir au Polygone quand nous aurions la pellicule, 2 semaines après.
Et ils sont venus d'eux-mêmes, à notre grande surprise. Mais ils étaient encore plus nombreux, tous très jeunes, se racontant, plaisantant, riant. Leurs histoires pleines de douleur, leur joie d'être accueillis, de pouvoir se retrouver ailleurs que dans la rue. Les divergences entre eux, le fils de harki et le fils de résistant…

Comment leur faire faire un montage ? Même les faire tenir dans la salle, ceux qui avaient fait le film, tant dis que Marie emmenait les autres attendre dans une autre pièce…
Quatre dans la salle, ils ne s'arrêtaient pas de parler. J'ai du faire plus vite que jamais, organiser le son en blocs par prise de son et les repérer très vite, puis leur demander le silence : "quel son voulez-vous mettre en premier ?". L'un d'eux me répondait, je vérifiais vite en leur donnant à entendre et il recommençait de parler sans même écouter jusqu'à la fin, pendant que je plaçais le son. J'ai placé des blocs de sons ainsi sur deux pistes.
Puis on a écouté, alors le jeune culturiste qui à l'image montrait ses muscles en plaisantant avec les autres, a compris que j'avais du mal, il s'est penché vers moi et m'a donné des consignes à l'oreille, puis il a réclamé le silence pour écouter, ils se sont tous écrié : " Billal a chanté, il faut finir avec la chanson de Billal"…
On a fini ainsi, après une dernière écoute, ça avait duré une heure environ. Nous avons rejoint les autres. Cette fois Marie n'avait sorti que des jus de fruit et de l'eau… Ils voulaient aller chercher de la bière, mais ils n'avaient pas envie de ressortir. Nous avons fait plus ample connaissance, ceux que nous n'avions jamais vus ont été d'accord de faire un autre film.

Mais là, Marie et moi n'avions plus assez de force pour enchaîner tout de suite. Pourtant c'est ce qu'il aurait fallu faire. Aucun autre film n'a été fait avec eux. Même si nous les avons revu souvent, avec une adoption réciproque toujours plus profonde, et qu'ils en ont été heureux à chaque fois.Et puis ils nous ont annoncé que Billal était retourné au bled… La vie était trop dure pour lui ici. Ensuite, qu'un autre aussi est retourné à Alger.
Mais quand j'écris aujourd'hui, je sais que l'affection est toujours là, quelque soit le destin : "Inch Allah"… Et elle est dans le film".



Au "Taziri" à Belsunce en 2010


Nous voulions montrer cette série de quatorze films dans le quartier où il a été tourné.

Raphaëlle m’appelle : elle a trouvé une salle : dans le fond d’un restaurant de Belsunce "le Taziri". Le patron est d’accord, il a un sourire chaleureux quand il demande : "c’est quel film ?"... "Des gens, comme vous, qui ont fait des films dans le quartier", alors il rit franchement "Ha bon ?"
Son hospitalité est réconfortante, les gens sont prêts à participer à un "geste artistique" aussi simplement qu’on enfile ses chaussures !

La salle est haute et longue, le mur supporte un grand tapis qu’il veut bien enlever pour l’occasion. Le restaurant est fréquenté par des hommes célibataires qui discutent et jouent aux cartes. Ce soir-là nous serons aussi une vingtaine de réalisateurs et étudiants Italiens, belges, français, japonais… et de Marseille, l’africaine.

Après plusieurs heures d’installation, le projecteur est perché sur le rebord d’un mur qui conduit aux cuisines, le serveur circule en acrobate avec ses plats. Le public remplit la salle petit à petit. Le tic-tac du projecteur démarre : des cris d’étonnement et d’amusement, des rires saluent les films, et même des applaudissements pour les chansons. Nous retrouvons ce plaisir qui était là au moment du tournage et du montage, plaisir de partager la vie et le cinéma.
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