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Asile politique. Texte de Jf Neplaz
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"L'égalité n'existe que là où cesse le pouvoir des experts. Là où le triomphe proclamé du droit et de l'état de droit s'accomplit dans la figure du recours aux experts, la démocratie se trouve ramenée à sa caricature, le gouvernement des savants."

J. Rancière.
« Aux bords du politique »
Folio essais



"écrivez-lui aussi que les fous font mieux leurs affaires dans leur propre maison que les sages dans la maison d’autrui…"

Lettre de Pascal Paoli, 1794.




Asile politique

Ce texte interroge le sens d’une manifestation, la Semaine asymétrique créée en 2003, dont l’image fonde sur cette instabilité la dynamique de nos rencontres avec les cinéastes amis d’Ipotesi Cinema, venus d’Italie. Deux Semaines asymétriques en 2010, en avril à Bruxelles avec le cinéma Nova, en novembre à Marseille. Qu’en est-il encore de partager en public nos chemins de cinéma ? Il est tant de manifestations qui se sclérosent de se reproduire comme des évidences, et n’en sont plus justement, des Manifestes…

Alors on a lancé cette année, sur la table de la discussion un nom, un titre, une proposition… Asile politique. On pourrait appeler cela un scénario. Mélange d’intuition, d’expérience, un mot pour voir, pour voir si la pensée peut cristalliser là… On pourrait penser qu’en passant la frontière pour nous retrouver, français, italiens, allemands et autres étrangers, émigrés à Bruxelles ou plus tard à Marseille le temps d’une rencontre, la notion d’asile politique pouvait avoir un sens proche de la liberté offerte par l’exil et l’accueil. Par la distance… Mais on peut penser aussi que cet accueil et cet asile sont devenus denrées rares…
On échappe difficilement à ce qu’un certain bon sens appelle dans nos bars « un monde de fous ». Soit que les frontières s’abattent, soit que des murs se construisent, mais « le monde de fous » est toujours là. Il faut constater plutôt que « la politique » conçue comme l’administration de l’État et des citoyens relève visiblement de l’asile ! Et qu’ils soient belges, italiens, français ou européens, nos « politiques », confisquant en « gouvernance » (bonne ou mauvaise) le geste politique (le mouvement contradictoire qui appartient à chacun de gouverner et d’être gouverné), ont construit les murs de l’asile qui est le leur, de celui où ils voudraient nous voir enfermés.

Que nous ont appris ces années de rencontres, de débats, de fêtes et de repas, de films partagés entre cinéastes et en présence agissante du public ? Que savons-nous de ces moments ensemble et de ces moments de distance ? Que savons-nous de notre politique à nous dans cet asile, et de la politique ? Que savons-nous de cette liberté que nous nous sommes donnée ?
Car nous ne nous sommes pas rencontrés comme dans un festival, pour sacrer la crème de la production cinématographique de l’année… Le rejet de cette idée même en était une condition essentielle. Il s’agissait d’abord, pour les cinéastes de l’effraction 1\ que nous sommes, d’expérimenter en commun, puis de confronter, des chemins de liberté et d’émancipation. Pas ceux d’une fabrication artificielle de la valeur comme le dopage a fabriqué l’échelle de valeur du cyclisme (quoique le dopage cycliste conduise en prison parfois, ce qui n’est pas encore acquis pour les festivals).

On pourrait utilement lire chez Jacques Rancière, philosophe français largement édité, quelques réflexions déroulées au fil des années 90, qui entrent en résonance avec notre expérience. Et le moment pourrait être venu d’appuyer notre marche sur quelques épaules amies… Par exemple.

Puisqu’il semble établi pour « la bonne gouvernance » d’aujourd’hui, malgré les multiples masques hypocrites inventés par les idéologues de la République dans le déni même de celle-là, que nous n’avons pas notre mot à dire, que la politique qui nous concerne 2\ serait écrite par des experts, nous devons rappeler, aux cris d’orfraie que suscite notre effraction (comme « pénétrer dans le spectacle en ennemi » pour Debord), cette remarque de Jacques Rancière : « l’essence de cette violence (…) c’est de rendre visible l’invisible, de donner un nom à l’anonyme, de faire entendre une parole là où on ne percevait que le bruit ». Ces effractions préalables, indispensables à « l’invention égalitaire sont autant d’occasions pour un resurgissement du signifiant égalitaire, pour un nouveau tracé de vérification de la communauté des égaux ».

Nous avons fondé ce mouvement d’effraction sur une première base : celle d’un mouvement d’égalité dans une société inégalitaire. Et la rupture s’est affirmée à l’origine du collectif (1996) par la forme des Ateliers Cinématographiques Film flamme. Là, dans ces ateliers publics en 16 mm, ouverts à tout vent aux voisins comme parfois aux oiseaux migrateurs, des cinéastes apprennent le cinématographe en même temps qu’ils le transmettent. Ils enseignent sans savoir 3\.
C’est une rupture avec le cinéma de la pédagogie, rupture avec l’industrie des paillettes et sa reproduction, rupture avec la consommation et le progrès, avec la prolifération de Disneylands… Mais cette rupture s’inscrit aussi dans la longue histoire rejetée, excentrique, des ateliers cinéma et de l’appropriation du cinéma par tous et « n’importe qui ». Cette forme d’émancipation intellectuelle est à même de poser cet espace non identitaire, non policé, où s’affirme une différence (un entre deux) qui échappe à la désignation évidente : celui qui parle n’est pas celui qu’on attend, ni là où on l’attend, il vient sur l’agora sans y être invité (sans y avoir « droit »). Là se (re)construit la politique : « La subjectivation politique est la mise en acte de l’égalité (…) par des gens qui sont ensemble pour autant qu’ils sont entre 4\. »
Une deuxième rupture a été opérée par l’ouverture du Polygone étoilé. Cet espace, qui comprend plusieurs salles de montage et de mixage, est aussi un lieu de rencontre directe avec le public. Là sont projetés chaque semaine et sur un rythme aléatoire, des films de tous genres et toutes natures, programmés par diverses associations qui ne disposent pas d’un lieu pour ça. Il n’y a donc pas de programme mais des programmes, il n’y a pas de loi de rentabilité dictée par l’industrie puisque l’entrée y est libre. Il n’y a pas de loi sectaire d’affirmation d’un quelconque « bon cinéma ». Notre volonté est d’y susciter des débats après chaque film pour que la parole de chaque spectateur puisse prendre le pas sur les discours savants qui envahissent l’espace public désormais autour des films. Discours de paroles policées, paroles en service commandé, au service d’intérêts les plus extérieurs au film.
Il s’agit d’expérimenter là une pensée collective en mouvement, une mise en résonance des sensibilités et des cultures, qui sera toujours plus que toute pensée savante, et surtout qui sera autre. Qui sera inouïe !

Il s’agit par là aussi de restituer la diffusion au geste de l’auteur…

Pour finir, l’effraction insupportable a été la création du Studio Autonome du Cinéma de RecherchE en 2005, le passage des gestes de création isolés en turbulence collective (la turbulence est ce mouvement paradoxal qui peut détruire en vol un avion gros porteur ou constituer un nouveau corps homogène avec du café et du sucre). La sympathie indifférente du milieu 5\, tant que ce n’est pas du cinéma d’auteur patenté, c’est-à-dire tant que « ça ne mange pas le pain des cinéastes », s’est transformée en inquiétude puis en une hostilité cocasse : la culture, l’art, c’est notre réserve d’or, notre pétrole national, notre identité comme le pavot pour les Afghans ! Alors le déploiement aux cinéastes eux-mêmes de cette proposition d’égalité dans un contexte qui la nie ! ?… C’est l’irruption d’un tremblement de terre dans un film de famille. C’est Steam Boat Bill Junior… Ce dissensus, qui prétend à prendre corps comme on dit prendre langue, « on » va commencer par le nier. « Vous n’êtes pas lisibles » (ce que le milieu de la culture compte d’apparatchiks se reconnaîtra) est le « circulez, y’a rien à voir » de la police. Alors même que l’affirmation (la constitution) de ce que nous sommes, de ce que nous voulons, suppose un interlocuteur qui écoute et comprend… Mais celui-là nous l’envisageons comme notre égal… C’est le geste des Semaines asymétriques qui mêle public et auteurs à égalité d’intelligence et de sensibilité par exemple. Mais pour s’inscrire dans la démocratie, par cette irruption, il suppose aussi cette négation par la société inégalitaire des « corps comptés ».

Un peuple qui se constitue, c’est d’abord un peuple de trop, un peuple qui ne compte pas (sur lequel on ne compte pas). C’est nécessairement une intrusion, une effraction spatiale autant qu’intellectuelle matérialisée ici par le lieu : le Polygone étoilé et sa forme de pavé, sur la plage de cette belle opération urbanistique et immobilière Unificatrice (Euroméditerranée, citée plus haut), dans le champ d’une politique culturelle vouée à l’éloge de la différence du « métis sage ». Le peuple est le mouvement de ceux « qui créent dans l’ordre social des ruptures dans les partenariats établis ou dans la classification des ordres », ceux qui inscrivent la turbulence dans sa contradiction : une hétérogénéité destructive et constitutive. Les apôtres de la République « Une et Indivisible », et ils sont légions à croire à une paix sociale fondée sur le droit et la morale, ne jurent que par la fusion des différences dans le Tout de la générosité maternelle d’une « bonne gouvernance » ou d’une « fraternité universelle » et ses valeurs bien connues 6\… Cette « bonne gouvernance » est confiée aux sages, aux savants, aux paisibles, aux experts, qui consacrent sous pareil gouvernement le renoncement véritable à la démocratie… Et accouchent d’un bon roi ! Ou autre personnage asilaire mais toujours fils d’Ubu. Quand l’effraction polémique en est un fondement vital… Et par là aussi, soit dit au passage, le droit d’asile, dont on voit bien comment son reniement accompagne le renoncement à la démocratie.

Nous constituer en Studio Autonome, en collectif, dans le schéma unificateur et hypercentralisé du cinéma français et en refuser directives et modèles économiques aussi dépassés en réalité que faux en écriture…
Refuser les films de papier et leurs modes de production archaïques, comme les spéculations industrielles et médiatiques sur les supports du futur… Rejeter les « commissions d’experts » par-dessus tout… Désigner les problèmes, les nommer, publier… C’est partager le sort et l’action de nos voisins de la Rue de la République, qui ont mis à mal les scénarios spéculatifs de quelques fonds de pensions américains ou institutions élues souhaitant leur éviction. Faisant d’une affaire privée (la maison, le chez-soi) un sujet de débat public (les villes que nous voulons), faisant des affaires de l’un les affaires de tous… Certains imaginent un cinéma sans cinéastes comme d’autres imaginaient un Marseille sans ses habitants.
Toujours accompagnés de Rancière, c’est bien d’un nouveau « partage du sensible » dont il est ici question – pratiques esthétiques et pratiques politiques indéfectiblement liées – c’est « une redéfinition du commun et des découpages qui y définissent les places et les parts respectives »… Et cette création se joue dans la conscience d’une communauté de destin avec d’autres cinéastes, d’autres régions, pays, continents évidemment, mais aussi avec les habitants de cette ville.

Alors, c’est une histoire de fous ? Autant que celle qui prétend à une paix sociale fondée sur l’inégalité ! à une paix sociale par négation du peuple, par un gouvernement du milieu qui ressemble tant au gouvernement d’un seul! Notre Studio Autonome du Cinéma de RecherchE, SACRE, ce vocable, cette oriflamme, c’est une histoire de fous qui veulent diriger l’asile et la Semaine asymétrique, moment commun de pensée turbulente en public, c’est le partage de l’effraction.

Par ailleurs il y a les films...




1 Il faudra dire plus loin, ailleurs, ce que peut signifier cette notion, quelles conséquences doivent en être tirées. Quelle responsabilité elle induit. Quel courage d’affirmation elle nécessite

2 En général on la dit « culturelle » ou « cinématographique », elle se décline en commissions, en disciplines… Mais elle ne se distingue en rien des autres.

3 On lira utilement, toujours de Jacques Rancière, Le maître ignorant, Fayard, 1987. Toutefois cet auteur nous était inconnu lors de la création des Ateliers Cinématographiques. C’est au passage flamboyant et amical de Jérôme Cornette (critique de cinéma, journaliste et universitaire aujourd’hui décédé) que nous devons cette « mise en relation » tardive en 2007.

4 Aux bords du politique, La Fabrique, 1998. Et on trouvera encore moult emprunts à cet auteur. Ils ne seront pas tous cités.

5 Il s’est constitué un « cinéma du milieu » récemment sur des bases économiques dont le nom provient des budgets « moyens » des films. Ce nom malheureux et symbolique évoque tout autant cette illusion d’un gouvernement par le milieu, par le centre, par la réduction des passions en quelque sorte, prometteur de paix sociale et de béatitude heureuse. Une utopie de consensus géométrique… Pour notre part, nous élargissons cette notion de « cinéma du milieu » au cercle des institutions et des groupes de pression, à la « niche sociale et idéologique » qui a donné naissance à cette vieille nouveauté de la police.

6 Que Rancière appellerait « le Un qui exclut ».
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